Code ouvert dans la santé et l’administration : ce qui fonctionne déjà

On imagine souvent le logiciel libre comme une affaire de bidouilleurs, de serveurs bruyants et de lignes de commande. Pourtant, depuis une quinzaine d’années, le code ouvert s’est installé au cœur de deux domaines particulièrement sensibles : la santé et l’administration publique. Des hôpitaux gèrent leurs dossiers patients avec des logiciels dont le code source est public. Des ministères entiers migrent leurs postes de travail, leurs messageries et leurs plateformes de données vers des solutions libres. Ce n’est plus une expérimentation militante, c’est une stratégie industrielle et politique. Tour d’horizon de ce que le code ouvert change concrètement quand il touche à nos données médicales et à nos services publics.

Pourquoi la santé et l’État s’intéressent au code ouvert

Un hôpital ou une administration achète des logiciels pour vingt ou trente ans. C’est très long à l’échelle informatique. Le risque principal s’appelle l’enfermement propriétaire : quand un éditeur détient seul le code et le format des données, il détient aussi le pouvoir de fixer les prix, d’arrêter un produit ou de rendre une migration presque impossible. Le logiciel libre renverse ce rapport de force : le code est auditable, modifiable et transférable à un autre prestataire.

À cela s’ajoutent trois arguments qui parlent aux décideurs. La souveraineté d’abord : héberger des données de santé sur une pile technique dont on maîtrise le code réduit la dépendance à des fournisseurs extra-européens. La sécurité ensuite : un code lisible par tous est un code que des chercheurs indépendants peuvent auditer, ce qui est précieux pour des systèmes qui manipulent des informations médicales. Le coût enfin — non pas la gratuité, mais la mutualisation : dix hôpitaux qui financent une même amélioration la paient une fois au lieu de dix.

Les dossiers patients ouverts : GNU Health et OpenMRS

Le dossier médical informatisé est le cœur du système d’information hospitalier. Deux projets libres y font référence. GNU Health, développé au sein du projet GNU, couvre à la fois le dossier patient, la gestion hospitalière et la santé publique. Il est utilisé dans des structures publiques de plusieurs dizaines de pays, souvent là où les licences propriétaires seraient hors de portée budgétaire.

OpenMRS suit une logique différente : plutôt qu’un produit fini, c’est une plateforme modulaire que chaque pays adapte à ses protocoles. Née pour le suivi des traitements antirétroviraux en Afrique subsaharienne, elle sert aujourd’hui de socle à des programmes nationaux entiers. Sa force est la communauté : des développeurs, mais aussi des médecins et des épidémiologistes qui décrivent leurs besoins réels.

Le point commun de ces projets est l’interopérabilité. Un dossier patient n’a de valeur que s’il circule entre le laboratoire, le service d’imagerie et le médecin traitant. C’est le rôle des standards ouverts comme FHIR, porté par l’organisation HL7, ou du vénérable DICOM pour les images médicales. Sans format ouvert, le code ouvert ne suffirait pas.

Imagerie et recherche : la chaîne complète en libre

L’imagerie médicale illustre bien la maturité de l’écosystème. Un radiologue peut aujourd’hui travailler avec une chaîne entièrement libre : un serveur d’images léger comme Orthanc, développé au CHU de Liège, pour stocker et router les examens ; une visionneuse en navigateur ; et des bibliothèques d’analyse en Python pour la recherche.

Cette chaîne ouverte a un effet secondaire vertueux sur la science : elle rend les travaux reproductibles. Quand une équipe publie un modèle de détection de lésions, la possibilité de rejouer exactement le même prétraitement d’images conditionne la crédibilité du résultat. Le code fermé, lui, transforme chaque publication en boîte noire.

L’administration : de la bureautique aux plateformes de données

Côté services publics, l’exemple le plus commenté reste la ville de Munich et son projet LiMux, migration massive vers Linux, longtemps citée en modèle avant un retour partiel en arrière — preuve que la question n’est pas seulement technique mais organisationnelle. Depuis, d’autres administrations ont repris le flambeau avec plus de méthode, notamment dans les Länder allemands et en Europe du Nord.

En France, la direction interministérielle du numérique publie un socle interministériel de logiciels libres et un catalogue de codes sources publics. Des outils grand public y ont vu le jour : messageries instantanées internes basées sur des solutions libres, visioconférence appuyée sur Jitsi, ou encore plateformes de données ouvertes construites sur CKAN. La logique est la même partout : ce qui est financé par l’argent public devient un bien commun réutilisable par une autre collectivité.

Ce qui coince encore

Il serait malhonnête de présenter le tableau comme idyllique. Trois obstacles reviennent systématiquement.

  • Le support et la responsabilité. Un hôpital veut un numéro de téléphone à appeler à 3 h du matin. Le libre exige donc un intégrateur professionnel, ce qui déplace le coût plutôt qu’il ne le supprime.
  • Les compétences internes. Sans équipe capable de lire le code, la liberté théorique reste théorique. La formation est le vrai investissement.
  • La certification. Un dispositif médical logiciel doit passer des évaluations réglementaires coûteuses ; les communautés bénévoles n’ont pas toujours les moyens de les financer, ce qui limite certains usages cliniques.

À ces freins s’ajoute une question de gouvernance : qui décide de la feuille de route d’un logiciel utilisé par cent hôpitaux ? Les fondations et consortiums publics-privés tentent d’y répondre, avec des succès variables.

Une tendance de fond, pas une mode

Le mouvement est lancé et il s’accélère, poussé par la réglementation européenne sur la portabilité des données, par la sensibilité croissante aux cyberattaques contre les hôpitaux, et par la simple arithmétique budgétaire. Le code ouvert n’est pas devenu une idéologie de l’administration : il est devenu un outil de gestion du risque à long terme.

Pour l’usager, tout cela est invisible. Il ne saura jamais que sa radiographie a transité par un serveur libre ni que son formulaire en ligne tourne sur une plateforme publiée sur un dépôt public. Mais c’est peut-être le meilleur signe de maturité d’une technologie : quand elle disparaît derrière le service qu’elle rend.

Laisser un commentaire